
Paris (France) - Dimanche 16 octobre 2011- C'est le 22 septembre dernier que Patrick Lozès, un Afro de France, lançait sa candidatature à l'élection présidentielle en France. Dans ce qui suit nous vous livrons l'intégralité du discours qu'il a prononcé :
"Mes Chers amis,
Je suis né en Afrique. Au Bénin. Mon grand-père était menuisier. Mon père, médecin, puis sénateur, puis ministre. Quand mes parents ont divorcé, je suis venu habiter en France, avec ma mère, mes quatre frères, ma demi-soeur et mes demi-frères. A Creil, à Villepinte et à Tremblay-en-France, où notre famille recomposée cohabitait avec bon nombre d’autres familles recomposées. Des familles ordinaires dans une banlieue ordinaire.
La Seine-Saint-Denis, ce n’est pas une tache qu’on peut nettoyer au karcher. La Seine-Saint-Denis, d’où je viens, c’est un endroit où l’on vit, où l’on s’aime, on l’on grandit, où l’on est heureux. C’est un petit bout de France, comme tous les autres petits bouts de France. Avec ses problèmes, mais aussi, et je veux en témoigner, ses joies simples de l’enfance, et ses immenses bonheurs.
De mon grand-père menuisier et de mon père ministre, j’ai retenu deux images.
L’image de mon grand-père travaillant dans son atelier, sans relâche, de jour comme de nuit, à scier le bois, dans la poussière et les copeaux. Cela trempe un caractère. Cela forge un homme. Il m’a appris la patience, la rigueur et le travail.
La deuxième image, c’est celle de mon père en grande tenue, en visite à l’ONU. J’ai toujours cette photo dans mon bureau. Et il suffit que je lève les yeux pour voir, dans ceux de mon père, les valeurs de devoir, de courage et de dignité qu’il m’a transmises.
Entre le petit artisan dans son atelier et le minist re en visite à l’ONU, il y a un monde. Mais un monde, je l’ai appris, ils me l’ont montré, et nous le savons tous, au fond, un monde que l’on peut franchir par le travail, par la volonté, par le dépassement de soi.
Ce travail, cette volonté, ce dépassement, qui ont fait la grandeur de la France.
La France, c’est la volonté des révolutionnaires, partis de rien, pour changer le visage d’un pays. Nous leur devons notre humanisme, notre idéalisme et l’amour de notre République.
La France, c’est la dignité des ouvriers qui, en 36, ont pris le chemin des urnes, pour demander leur dû. Nous leur devons, ne l’oublions pas, car nous avons une dette envers ces ouvriers, le droit syndical, les congés payés, mais aussi un très grand nombre d’institutions scientifiques ou culturelles, comme l e CNRS.
La France, c’est le courage d’un De Gaulle, appelant à la révolte, au moment où tout semblait perdu. Nous lui devons notre liberté et notre indépendance.
La France, c’est le sacrifice de milliers de tirailleurs, qui ont permis que la volonté de De Gaulle se réalise. Mon père était tirailleur. Je suis sûr qu’il y a, dans cette salle, de nombreux enfants et petits-enfants de tirailleurs. Nous savons tous ce que le mot « sacrifice » a voulu dire à cette période.
La France, c’est la reconstruction. Ce courage de tout un peuple qui retrousse ses manches dans l’une des pires épreuves de son histoire. Qui prend le ciment et la truelle, et bâtit, à nouveau, avec optimisme, un avenir commun. Mon père me racontait souvent comment, à la Libération, à Paris, alors qu’il se promenait, il avait vu des gens chanter dans les rues. Tout le monde souriait. Alors que l’on manquait de tout. C’est aussi ça, la France.
La France, ce sont ces dizaines de milliers de travailleurs immigrants, je dis bien immigrants, que l’on a fait venir, pour aider à la reconstruction, et qui ont été le moteur des trente glorieuses. On ne les voyait pas. Ils étaient dans la soute. Mais c’est grâce à eux que la locomotive avançait.
Je m’appelle Lozès. Mon nom de famille montre que le Portugal a été présent au Bénin avant la France. J’ai dans mes veines un sang mêlé qui charrie la mémoire de la France, de l’Afrique, du Portugal, des esclaves, des hommes libres, des combattants, des vainqueurs et des vaincus, des dignitaires et des artisans, des ouvriers... Une mémoire qui est not re Histoire commune. Certains voudraient effacer cette histoire. Mais elle est, irrémédiablement, la nôtre. Elle est l’histoire de la France.
Dans moins d’un an, le dimanche 22 avril 2012, se déroulera le premier tour de l’élection présidentielle. Ce jour-là, nous serons tous invités à nous prononcer sur un candidat ou une candidate qui portera une ambition pour la France. Un seul nom sur un seul bulletin décidera de notre avenir. Un seul nom sur un seul bulletin. A quoi tient la liberté ? A quoi tient la démocratie ? A ce choix.
Je suis candidat pour affirmer une voix, des principes, un projet.
Je veux être le candidat de l’unité nationale. Je ne veux plus d’une France qui se cherche des boucs émissaires, qui gâche son énergie à dresser ses enfants les uns contre les autres. Dans des lutt es fratricides. Je ne veux plus que l’on désigne un jour les immigrants, le lendemain les Roms, un autre jour les enfants Roumains... Comme si l’intolérance et le racisme avaient jamais fait avancer la France.
Je veux être le candidat d’une France réconciliée entre ses citoyens. Nous devons nous attaquer tous ensemble aux vrais problèmes économiques et sociaux, aux conséquences de la mondialisation. C’est le message que je veux faire passer. Unissons-nous ! Consacrons toutes nos énergies à faire croître notre économie, pour créer de l’emploi et remettre la France sur les rails ! Décrétons une mobilisation générale contre la crise ! Et pour cela, nous avons besoin de tout le monde. De tous les Français ! Dans leur diversité.
La diversité en France n’est pas une nouveauté.
Tout au long des siècles, notre pays, péninsule extrême ouest du vaste continent eurasien, face à l’immense océan Atlantique, a vu arriver successivement les grandes migrations, qui se sont sédentarisées et ont mêlé leurs sangs.
Gaulois et Francs, Celtes, Romains, Wisigoths, Vikings, Burgondes, Alémans, Arabes, Africains, plus récemment Polonais, Italiens, Espagnols, Portugais, Hongrois…Tous se sont unis pour former ce peuple unique qui tire sa force, sa richesse et sa créativité de la multiplicité féconde de ses origines. Il y a aujourd’hui 9 millions de Français, venus du monde entier au cours des dernières générations : des pays européens voisins ; du Maghreb, d’Afrique noire et de Madagascar, d’Asie, etc.
Il y a plus de 2 millions de personnes de plus si nous comptons dans cette grande famille de la diversité française nos compatriotes, Français depuis beaucoup plus longtemps, des Antilles, de la Guyane, de la Réunion et des territoires lointains.
Au total, près de 11 millions de Français, fiers de l’être, qui entendent assumer, en toute responsabilité et sûrs de leur force, l’ensemble de leurs devoirs de citoyens et qui demandent aussi, en toute égalité, le respect de leurs droits.
Ma candidature se place dans le droit fil des hommes qui, refusant le fatalisme et la résignation, ont cru en la France, et qui, soutenus par une poignée d’individus déterminés, sont parvenus à la transformer. Car enfin, si la France a avancé au fil de son histoire, c&rs quo;est grâce à des hommes et à des femmes qui, un jour, se sont levés pour dire ce qui leur paraissait juste, énoncer leur part de vérité, refuser les circonstances établies.
Tel est donc le sens de ma candidature : inviter les invisibles et les sans voix au banquet républicain, en faire des enfants de la nation, des enfants comme les autres !
Je m’adresse à tous les Français, sans distinction de couleur, d’origine ou de croyance, Je m’adresse à tous les Français attachés à l’égalité, à tous les Français humanistes qui détestent les injustices et les inégalités.
Alors ensemble nous allons commencer le travail. Nous allons commencer le travail ensemble et nous allons transformer ce pays.
Nous allons remodeler son système éducatif, nous allons donner à tous nos enfants, sans exception, les ressources dont ils ont besoin pour réussir
Nous allons modifier l’économie de ce pays en profondeur. Nous allons faire reculer la pauvreté
Nous pouvons faire ces choses et je vais vous dire comment.
La diversité de la France est un atout considérable pour notre pays. La France a le monde entier chez elle, elle devrait en tirer parti pour conquérir l'économie mondiale. Pourquoi voit-elle sa diversité comme une contrainte et non comme une opportunité ? Pourquoi la range-t-elle dans la rubrique « passif » et pas dans la rubrique « actif » ?
D'après un sondage publié par le CSA en avril 2009, à la question « Avez-vous déjà envisagé de créer votre entreprise ? », 49 % des Français des minorités visibles répondaient « oui », et le chiffre monte à 59 % parmi les moins de 30 ans. Ce dynamisme montre que, contrairement à certaines idées reçues, ces populations sont une chance importante pour l’économie française et un levier de la croissance économique.
« Mieux vaut verser un salaire qu'une allocation », a déclaré fort justement le ministre du Travail et de l'Emploi actuel en février 2011. Un tel raisonnement devrait être appliqué à la discrimination qui, en termes économiques, est parfaitement contreproductive. Lorsque l’on refuse un emploi à un candidat en raison de ses origines réelles ou supposées, on le transforme à court terme en bénéficiaire d’allocations publiques. C’est une pure hérésie.
Si elle était bien mobilisée, la dive rsité de la société française contribuerait largement à la conquête de nouveaux marchés. La diversité, ce sont des millions d'enfants bilingues, disposant de plusieurs codes culturels et de réseaux en France et à l'étranger. La France pourrait mieux utiliser les compétences linguistiques de ces jeunes adaptables à de nombreuses situations et très motivés. Ils représentent un levier puissant de la croissance française et une chance pour la conquête de marchés extérieurs.
Aux Etats-Unis, la question de la diversité économique est centralisée par la Minority Business Development Agency, créée en 1969 sous la présidence républicaine de Richard Nixon. Elle a connu un succès phénoménal : de 100,000 entreprises détenues par les minorités en 1969, on est passé à 4,7 millions aujourd’hui, pour un chiffre d’affaires de 495 milliards de dollars, en croissance de 343 % sur 10 ans, et représentant plus de 20 % des entreprises du pays.
En France, des milliers de projets de création d'entreprises portés par des Français des minorités visibles ne voient jamais le jour, faute de capital, de formation, d'information, de relations ou de réseaux.
Ces projets ont besoin d'une aide spécifique qui pourrait consister en une dotation de capital social, ou en la facilitation de l'accès à un prêt à 0 % pour l'acquisition de matériel ou l'achat et l'aménagement de locaux. Elle pourrait également, passer par l’attribution prioritaire des marchés publics de certains secteurs aux entreprises favorisant la non-discrimination.
Des milliers de personnes sortiraient ainsi m& eacute;caniquement des différentes structures d'assistance et de chômage, et on créerait des réseaux d'emploi et de richesse au bénéfice de l’ensemble des Français.
Et je veux insuffler le même élan dans l’éducation.
La France consacre 3,9% de son PIB à l’éducation. C’est le premier budget de la nation, et une priorité majeure pour les quartiers populaires, avant même l’emploi et l’insertion économique. Après les parents, l’instituteur et l’institutrice sont en effet ceux qui ont le plus d’impact sur un enfant en développement. L’école est donc un levier essentiel de tout dispositif visant à parvenir à l’égalité pour les générations montantes.
Pendant la IIIème République, Jules Ferry parlait de « faire disparaître la dernière, la plus redoutable des inégalités qui vient de la naissance, l'inégalité d'éducation. »
C’était en 1870. En 2011, l’enjeu reste essentiel. Des efforts ont été engagés dans cette direction mais l’éducation reste un défi. L’éducation reste la grande frontière française de demain. L’école peut être la planche de salut de bien des enfants, mais c’est loin d’être le cas aujourd’hui. La France est un des pays occidentaux où les destins scolaires sont le plus fortement corrélés aux origines sociales : 78,4 % des élèves provenant des catégories favorisées obtiennent un baccalauréat général, contre seulement 18 % des élèves d’origine défavorisée !
L’éducation nationale ne s’attache pas assez à tenir compte des besoins des élèves et à mener des politiques différenciées pour pallier les inégalités de départ. En la matière, une action positive assumée doit donner plus à ceux qui ont moins, non sur des critères de couleur de peau, mais sur des critères géographiques, notamment en direction des zones d’éducation prioritaires et des quartiers modestes en général.
Concrètement, il faudrait veiller à y envoyer les enseignants les plus expérimentés et les plus brillants, au besoin en les y incitant financièrement, investir plus dans les équipements et les aménagements scolaires, sans oublier de s’attaquer aux difficultés dans l’apprentissage du français, élément fonda mental de l’inclusion au sein de la société.
Au-delà de la référence aux zones géographiques, qui doit être développée mais qui existe déjà, il est temps de regarder vers les être humains et de mettre en place un véritable statut de l’élève à besoin éducatif prioritaire. La dotation des établissements devrait être affectée selon des critères mixtes, à la fois géographiques et en fonction des élèves prioritaires.
On va m’accuser de vouloir appliquer la discrimination positive, mais ces propositions sont la suite logique du rapport de la Cour des comptes présenté en mai 2010 et qui s’intitulait: « L’éducation nationale face à l’objectif de la réussite de tous les élèves ». Ce rapport po intait les résultats peu satisfaisants de l’éducation nationale et il recommandait de passer « d’une logique de gestion par une offre scolaire uniforme à une logique de gestion par la demande scolaire, c’est-à-dire fondée de façon prioritaire sur la prise en compte des besoins très différents des élèves. »
En premier lieu, la Cour conseillait d’évaluer les besoins d’accompagnement personnalisé des élèves, qu’ils soient pris en charge dans le cadre de l’enseignement habituel ou par des aides supplémentaires. Ces besoins ne sont actuellement pas mesurés par le système scolaire : ce critère devrait désormais servir à fixer les moyens affectés aux établissements et permettre de donner des renforts à l’école primaire, le niveau d’enseign ement où commence à se constituer la difficulté scolaire.
Toujours dans l’éducation. Il n’est plus admissible, en 2011, que des écoles, des collèges ou des lycées entiers ne soient composés en quasi intégralité que d’élèves soit d’une couleur de peau, soit d’une autre couleur. Et que les différences ethniques et sociales recoupent celles de la qualité des enseignements et des moyens. Puisque la ségrégation ethnique et sociale est aussi géographique, je propose le déploiement d’un service public national de transport scolaire organisé pour promouvoir la mixité au sein des établissements scolaires. Pour aller plus vite et plus loin, pour porter tous ces projets que je viens de vous énumérer, pour porter ma candidature, nous avons créé – je vous l&rsqu o;annonce aujourd’hui - un nouveau parti politique. Ce parti s’appelle Allez la France ! Et je vous invite à le rejoindre !
Vous le voyez, je ne parle pas ici de ce que je vais faire, mais de ce que nous pouvons faire ensemble. Je ne me présente pas le temps d’une présidentielle. Le chemin sera long. Sans nous, sans nous ensemble, le changement que nous attendons ne se produira pas.
Et si vous vous joignez à moi dans cette quête du rassemblement, si vous sentez en vous cet appel de la Nation, comme je le sens, ici et maintenant, alors nous réussirons.
Mettons-nous au travail dès aujourd’hui.
Merci à vous tous. Merci beaucoup.
Vive la République !
Allez la France !"
En savoir plus : http://www.lozes2012.fr/ |